Le Chemin, avant, pendant... Et après ?


Randonneur "mécréant", je n'imaginais pas me mettre un jour en route vers Santiago. Et puis, il y a les "hasards" de la vie et des rencontres. Et notamment la rencontre cet été 2008 à Saint-Jean-Pied-de-Port, dans les Pyrénées, de "Bruno sac à dos", un autre "mécréant de la société" qui effectuait pour la 7ème fois le Chemin de Compostelle tandis que moi je marchais sur le GR 10. Je me souviens lui avoir dit "La septième fois ? Je comprendrais qu'on fasse le chemin de Saint-Jacques une fois, deux fois... mais sept fois, je ne comprends pas, y a tant d'autres chemins à parcourir". Il me dit simplement ceci, sans autre développement : "Tu ne pourras comprendre que quand tu l'auras fait !". Ensuite nos chemins se sont séparés, lui vers Santiago... moi vers Bagnères-de-Luchon...

Quelques semaines plus tard, de retour au pays, mes jambes me démangeaient, l'envie de partir et de marcher me reprenait de nouveau. Mais où ? Terminer ma rando sur le GR 10 dans les Pyrénées ? Trop froid en automne ! Et puis, je souhaitais que ma marche soit aussi un moment de réflexion et de recentrage sur moi, à quelques semaines de la reprise de mon boulot, de la vie active et du retour à la "réalité". Avec l'envie aussi de croiser d'autres personnes, d'autres randonneurs, mais pas trop quand même ! ;-) Ma conversation avec Bruno me revint à l'esprit. Et pourquoi pas un chemin de Saint-Jacques, me dis-je ?

Recherches sur internet... Le Camino Francés ? Oulala... une véritable autoroute du pèlerin d'après certains sites internet ! Avec le risque qu'il soit trop fréquenté à mon goût et de croiser certains types de pèlerins décrits dans un blog à la fois caustique et humoristique que j'ai lu sur internet... Et pourquoi pas la Via de la Plata ? Visiblement moins connue et peu parcourue, elle rejoindrait aussi mes aspirations de fouler de grands espaces et de traverser des paysages très différents tout en m'offrant de bonnes garanties de soleil ! C'est décidé, ce sera la Via de la Plata !

Et donc me voilà début octobre 2008 à Séville pour randonner sur le Camino... Durant plusieurs jours je me souviens avoir marché dans le sens "physique" du terme, pour engloutir des kilomètres ! Tout en m'accrochant à une échelle de temps, dirigée vers le passé (je marche depuis x jours...) ou projetée dans le futur (dans x jours j'arrive dans telle ville...). Et puis vint un moment, quelques jours après le départ, où ces références temporelles ont disparu, où simplement le présent de la marche comptait. Et c'est à partir de ce moment là, je crois, que le Chemin commença à faire un travail interne. Un moment, comme je l'ai décrit plus bas dans ce blog, où tu ne "fais" plus le chemin... mais où c'est - en paraphrasant Nicolas Bouvier dans L'usage du monde - le chemin qui te fait, te "défait"... et te "refait". Un moment où l'on n'est plus "sur" le chemin, mais "en" chemin. Où le Chemin opère une transformation intérieure, où l'on fait un cheminement personnel...

Et après ? La transition, le retour à la réalité et au quotidien... n'est pas toujours facile à assurer. Nombreux sont les pélerins à l'avoir testé. Comment intégrer dans sa vie "lo que el camino te ha dado" (ce que le chemin t'a donné) et t'a permis de découvrir sur toi. Mieux que je ne pourrais le décrire, je vous invite à lire le texte d'un autre pèlerin belge qui exprime très bien que "la difficulté n’est pas de reprendre ses habitudes mais, au contraire, de tout faire pour ne pas les reprendre"... Bon chemin ! Buen Camino !

Mardi 11 novembre : Outeiro -> Santiago !

11h45, j'arrive à Santiago devant la Cathédrale. Cela me fait bizarre d'arriver là, au milieu de la place, après 1000 km de marche... et de me dire : voilà, j'y suis, c'est fini ! Je ne réalise pas vraiment... Durant une heure, je tourne autour de la Cathédrale, ne sachant trop que faire... Durant près de 40 jours, les choses étaient simples, je me levais, je marchais, je mangeais, je dormais...

Je voudrais pouvoir partager ce moment avec quelqu'un mais je suis seul... Et puis surgit Hans, ma "balise jaune" perdue de vue depuis plus de deux semaines. Il est venu à ma rencontre aujourd'hui sur la Place, certain de m'y retrouver entre 11h00 et midi. Grandes accolades, je suis content de partager ce moment avec lui ! En début d'après-midi, j'y retournerai et croiserai Angel, l'un de mes autres compagnons de chemin. Grandes accolades !

Le reste de l'après-midi passera rapidement à flâner dans les ruelles autour de la cathédrale, savourer des tapas, répondre à mes mails... Avant de retrouver Angel, Jean et Jean-Claude pour un resto d'adieu devant un plat de mariscos (fruits de mer). Avant que nos chemins ne se séparent pour de bon vers 1h00 du matin...

Merci à Petra, Hans (voir son blog), Jean (lire son interview), Jean-Claude, Angel, Frida et Carl... et tous les autres compagnons de chemin pour les moments partagés.

Lundi 10 novembre : Laxe -> Outeiro

J-1... Aujourd'hui c'est une étape d'environ 35 km qui m'attend. Il ne pleut pas et il fait même doux... Pour la première fois depuis l'entrée en Galice je marche en chemise. Le ciel est partagé entre le bleu et le gris... En chemin, un "pont romain", renseigné par des panneaux ! En fait, une arnaque à la réalité historique et à touristes ! En Espagne, m'explique Angel, beaucoup de ponts sont renseignés comme romains mais les vrais ponts romains sont peu nombreux. Comment les reconnaître ? Leur assiette est plate et ils ont au moins 5 mètres de large. Ici le pont est arqué et a au plus 3 mètres de large. Époque médiévale, m'assure-t-il ! Pas moins intéressant pour autant !


Toute la journée, le gris bataillera ferme avec le bleu du ciel pour finalement vaincre et éructer son crachin devenu quotidien. Depuis deux jours, à plusieurs reprises, le Camino passe au-dessus d'une autoroute et de son prolongement en construction. Si le calme est encore acquis pour le moment, les pèlerins de la prochaine décennie n'auront plus qu'à se mettre des bouchons dans les oreilles ! A un jour de l'arrivée à Santiago, mon avis est assez mitigé, non pas sur le "sens" du chemin et de ce qu'il apporte en rencontres, de mise en perspective ou de remises en question, mais sur le nombre inconsidéré de routes, autoroutes qu'il faut longer et traverser, ce qui dénature à mon sens la qualité du Chemin.

En route, mon regard est attiré par des pommes posées sur le muret d'une Finca. Je me dis "Tiens, ce n'est certainement pas le fruit du hasard... probablement le propriétaire qui propose des pommes au pèlerin". Quelques mètres plus loin, la maison avec un homme en train de travailler sur le toit.

- Que tal peregrino, me dit-il ?
- Muy bien !
- Quieres tomar un cafe ?
- Une fraction de seconde d'hésitation et je lui réponds : ¿Por qué no!

Il descend du toit, m'ouvre la grille métallique et m'invite à le suivre. Andrea, un italien, la trentaine a parcouru la Via de la Plata il y a deux ans et, en chemin, son attention a été attirée par cette Finca... à vendre ! Deux ans plus tard, il s'y est installé avec sa fiancée. Andrea m'explique avoir travaillé dans une ONG de développement italienne qui construisait des écoles en Asie mais parfois, constate-t-il amer, les projets ne tournent à rien une fois les coopérants partis du pays. Aussi il a quitté son boulot pour venir s'installer ici au bord du Camino. Il a pas mal bourlingué et maintenant il espère pouvoir voyager par procuration en rencontrant et invitant les pèlerins à prendre un verre, manger ou dormir lorsqu'il aura terminé les travaux dans sa maison.

17h00, j'arrive à l'auberge. Comme les précédentes Albergues de la Xunta, force est de constater que l'ingénieur ou l'architecte qui a réalisé les plans ou les travaux n'a pas du dormir souvent dans des auberges et a du brosser les cours sur les interrupteurs électriques dont il ne semble pas connaître l'existence ! Par contre, il connait les "senseurs de présence" qui allument les lumières d'une pièce par la simple présence d'une personne. Génial, me direz-vous ? Oui, sauf la nuit où il ne faut pas trop bouger dans son lit et où tout le monde peut profiter de l'éclairage généralisé dans la chambre au moindre pipi nocturne de l'un ou l'autre ! "Génial", en effet...

Dimanche 9 novembre : Cea -> A Laxe

Départ matinal ce matin car l'étape est longue. Temps gris, cela devient une habitude... Bruine, brouillard... Le poncho sera à nouveau mon fidèle compagnon de la journée ! Le Camino chemine entre sentiers étroits bordés de pierres plates, routes et N 525... Aussi surprenant que cela puisse paraître, il m'arrive d'aimer, comme aujourd'hui, de marcher sous la bruine ou dans le brouillard... Certes, les horizons sont pour le moins limités... mais ces conditions météo offrent un regard sur des horizons plus intérieurs.

3 km... stop dans un bar. Plus loin, le monastère. Re-stop au bar... 13h00, Santo Domingo, stop au restaurant où se retrouvent tous les chasseurs du coin et les familles endimanchées. Au menu : Pulpo à la Gallega, bacalhau... Certes, j'aurai peut-être un peu de mal à redémarrer après un repas aussi copieux mais que diable, vive les menu del dia espagnols ! Et tant pis pour les kilos perdus quelques semaines auparavant en montagne et que je risque d'avoir repris durant ce voyage ! Et puis, il ne me reste plus que 15 km, soit 3 heures, à marcher pour arriver à Laxe.

14h15, je redémarre... la bruine m'arrose à nouveau par intermittences. Je marche rapidement... Je plane avec l'Oruro que je me suis pris avant de démarrer....

Une poignée de km plus loin, une femme et un adolescent à vélo mènent les vaches au pré... Quelques minutes plus tard, l'ado arrive à ma hauteur et m'interroge. Je lui explique que je viens de Belgique et que j'ai démarré à Séville une marche de 1000 km qui devrait me mener à Santiago. Soit environ 35 ou 40 jours de marche... Lui aussi il aimerait faire comme moi mais il n'a pas le temps car il doit travailler. La Galice est belle mais il ne la connaît pas bien me dit-il... Paradoxe où des étrangers et des touristes "le cul dans le beurre" connaissent parfois mieux le pays que les autochtones. Mais qu'est-ce que "connaître" un pays, une région, un terroir... "son" terroir ?

Angel arrive épuisé à la tombée de la nuit... Il accumule, lui aussi, la fatigue d'un mois de marche et surtout des détours qu'il a fait, suite au mauvais balisage de ces deux derniers jours. " Hoy es domingo, no hay bares y restaurantes abiertos" nous informe l'hospitaliera. Nous nous rabattons sur la station service à la sortie du village pour engloutir quelques sandwiches... et une bonne bouteille de Ribiera rouge... ainsi qu'un Albariño (vin blanc réputé) en apero. De quoi remonter le moral des troupes !

Samedi 8 novembre : Ourense -> Cea

Aujourd'hui, c'est une étape d'une petite vingtaine de km qui m'attend. L'hospitaliero nous renseigne deux itinéraires possibles pour rejoindre Cea, l'étape du jour. Je privilégie l'itinéraire bis qui semble longer moins de routes;  il passe devant la gare et part vers l'ouest (voir ci-contre, tronçon bis en noir).

Après quelques kilomètres le long de la route, une montée raide s'annonce sur la droite au sommet de laquelle une borne affiche "Santiago, 99 km". Le décompte est lancé ! Le Camino emprunte des routes peu fréquentées et enfin, revoilà des chemins !

L'étape du jour, 21 km, est une formalité mais je suis fatigué, très fatigué même. Un mois de marche, c'est pas de tout repos... Je suis dans mes pensées, je marche lentement... Une petite pause bocadillo dans un bar à midi, je redémarre ensuite... et arrive à 13h50 à l'auberge des pèlerins. Le village de Cea est connu pour son pain à longue durée de conservation et cuit au feu de bois. Vamos a ver y probar !

Vendredi 7 novembre : Xunquiera de Ambia -> Ourense

Le résumé de la journée sera vite fait : carretera, asphalta... 20 km ainsi dont 10 dans les banlieues d'Ourense avant d'atteindre le centre ville. Bref, une étape inintéressante que j'aurais volontiers court-circuité en bus. Par contre, l'auberge d'Ourense installée dans l'ancien couvent San Francisco sur les hauteurs de la ville présente tout le confort pour le pèlerin exténué : lits, douche, chauffage, internet...

Le centre ville autour de la Plaza Mayor est reposant et agréable loin du tumulte de la ville alentour mais on en fait le tour en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Je ne suis pas très motivé aujourd'hui pour arpenter les rues de la ville et je n'ai même pas le courage d'aller me plonger dans les termes, pourtant gratuits pour les pèlerins. Aussi je préfère m'installer à une terrasse de la Plaza Mayor et écrire... Le soir, je soupe dans un bar du coin. Jean me parle depuis plusieurs jours d'un vin blanc savoureux de Galice, le Ribeiro, qu'il tient absolument à me faire goûter. Je ne me fais pas prier... et il est en effet succulent !

Jeudi 6 novembre : Laza -> Xunqueira de Ambia

6 octobre... 6 novembre, voilà un mois que je suis sur, et en chemin... L'étape, un peu plus de 33 km, impose un départ à l'aube pour accomplir les 8 ou 9 heures de marche. Je démarre d'un bon pas mais au fur et à mesure que j'avance, que les montées se profilent dans le brouillard matinal, mes pas se font plus lourds, plus lents... Un peu avant 11h00, j'arrive à Albergueria où l'arrêt s'impose au bar-refuge des pèlerins. Jean-Claude puis Angel m'y rejoignent ensuite pour un casse-croûte fromage - chorizo - vin - café - oruro... Le lieu est tenu par un personnage pour le moins original qui invite les pèlerins à laisser une trace écrite sur une coquille Saint-Jacques qu'il accroche ensuite au mur ou au plafond de son bar. Le dernier à y avoir laissé sa marque c'est mon ami Hans, 3 jours avant nous. Nous perpétuons également la tradition...

Je redémarre... Il fait froid et toujours humide... et j'entame maintenant une longue descente d'une vingtaine de km. Le ciel est gris et peu propice à prendre des photos de paysage... Je marche d'un pas lent, presque mécanique... Je sens la fatigue, mes pieds butent sur les pierres. Partout dans les villages traversés, on peut voir des horreos, ces greniers qui préservent le maïs et d'autres denrées, à l'abri des rongeurs. Ils reposent sur des piliers et des traverses plates qui empêchent ces derniers d'atteindre les fameuses provisions.

En chemin, une dame, une petite grosse, la septantaine au moins, m'adresse la parole avec sa bouche largement édentée et moustachue. Je ne sais pas si elle veut que je l'aide à pousser sa brouette vide ou si elle me propose gentillement de reprendre des forces en m'invitant à manger dans sa chaumière... Dans les deux cas, aujourd'hui je ne suis pas loquace car je suis épuisé et j'ai envie d'arriver au plus tôt à l'étape. Je préfère dire "No comprendo" plutôt que de demander de me réexpliquer calmement ce qu'elle veut me faire comprendre... Il y a des jours ainsi...

17h00, j'arrive à Xunquiera. Jean qui a pris un taxi pour cause à nouveau de rotule en berne y est déjà avec Adolfo, un jeune marcheur italien croisé depuis quelques jours. Deux nouveaux pèlerins ont rejoint le groupe aujourd'hui, Pilar et Alfredo, originaires de Jaca qui ont démarré leur chemin à Madrid. Ce sont des connaisseurs du Camino, des passionnés devrais-je dire ! Jean-Claude puis, plus tardivement Angel, ferment la marche. Il n'y a plus de resto dans le village et les bars ne servent pas à manger chaud. Qu'à cela ne tienne : pain et charcuterie ce soir... avec du très bon vin local, comme il se doit !

Mercredi 5 novembre : La Gudina -> Laza

Lever à 7h00, déjeuner à 7h30 au bar pour un départ matinal... Une étape de 34 km, soit 7 à 8h00 de marche aujourd'hui... 8h00, je démarre et emboîte le pas à Angel, sans trop me poser de question et sans avoir au préalable visualisé le topo-guide. Pas de flèche jaune, nous suivons la N525 et sortons du village... Encore un balisage de m.... me dis-je. Après quelques petits km, une borne, enfin ! Nous la suivons... le chemin se perd dans les champs et puis... plus rien ! Pour moi, c'est clair nous faisons fausse route depuis le départ, malgré la borne. Angel prend un chemin de traverse, je préfère rebrousser chemin...

De retour à La Gudina, j'oriente mon topo-guide avec ma boussole. Une route, direction ouest, monte vers les Ventas. Les Ventas sont des hameaux à moitié abandonnés dans lesquels vivent encore une poignée de personnes avec quelques chèvres, vaches et cochons... Je prends la route sur quelques kilomètres et retrouve les flèches jaunes. Il est 9h00, une heure de "perdue". Asi es la vida ! Je marche d'un bon pas et rattrape, après 8 ou 10 km, Jean et Jean-Claude. Je croise les doigts pour qu'Angel arrive bien à l'étape ce soir. Le vent souffle, il fait froid, le soleil fait d'abord de timides apparitions pour forcer finalement les nuages en fin de matinée. Les paysages embellissent sous ses rayons... Ils illuminent des paysages vallonnés et rebondis de moyenne montagne qui ressemblent un peu aux basses Pyrénées. L'hiver, ici, doit être froid et humide !

Malheureusement, si les paysages sont superbes, le Camino qui sillonne les crêtes est largement recouvert de bitume. Rien à voir avec les petits sentiers de la veille... Mais, enfin, la quiétude, sans les nationales et les autoroutes...

13h00, je fais une halte au bar du village de Campobecerros pour un cafe con leche... et un Oruro ! Comme partout dans les bars espagnols, la télévision occupe une place centrale... Et depuis plusieurs jours l'actualité est occupée par la neige qui a fait une apparition plus précoce que habituellement. Avec des sujets "hautement" intéressants : los pueblos los mas frios... Ermitanos en la nieve... Pasión por la nieve... Nieve, un problema para los ganaderos... En attendant, cela remplit les programmes télé... et bourre la tête des téléspectateurs.

13h30, je redémarre. Soleil et grand ciel bleu, je me découvre d'un fil... L'Oruro me fait un peu planer et paradoxalement mes idées s'éclaircissent.

Arrivée à Laza... La journée se termine par un repas roboratif, l'un des meilleurs de la Via de la Plata, au bar derrière l'église du village.

Mardi 4 novembre : Lubian -> La Gudina

Voici un mois que je suis arrivé en Espagne. Je ne me rends pas compte à quel point le temps passe vite et il me vient l'idée que je pourrais continuer à marcher encore plusieurs semaines durant... Mais je sais que dans une dizaine de jours tout au plus, j'arriverai à Santiago et peut-être à Fisterra moyennant 3 jours de marche supplémentaires si j'en ai le courage. Et là, "mon chemin" sera terminé... Du moins dans le sens physique et géographique du terme. Car après il me faudra bien continuer mon petit bonhomme de chemin. En attendant un retour à la réalité, je marche avec mes pensées. Comme les fluctuations du temps, elles m'allègent ou me plombent... Mais aujourd'hui, malgré le temps bruineux, c'est plutôt un jour "plus" !

Après près de 10 km de grimpe, j'arrive au col de Canda (1260 m) qui marque l'entrée en Galice. Dans la montée, je fais une pause et regarde au loin l'autoroute et les camions qui grondent en s'accrochant au bitume. Équidistants les uns des autres, on dirait un jeu de petit train électrique tournant au ralenti...

Tout autour de moi, des taillis de chênes et de callune (bruyères) aux couleurs de saison... La démarcation entre les deux régions est flagrante sur quelques kilomètres. Des vaches nonchalantes empruntent les chemins qui flairent "bon" les bouses et les choux ont fait leur apparition dans les potagers. On a bien quitté la Castille-et-Leon pour rentrer en Galice ! L'humidité est omniprésente, elle se lit partout dans le paysage : sur les maisons couvertes de mousse, avec la présence de ruisseaux et de fontaines, les prairies spongieuses... Ici, c'est certain le ciel alimente en eau tout ce que les yeux peuvent embrasser.

Les paysages sont chatoyants sous leur manteau automnal. Dommage que partout les lignes à haute tension et les routes ne les défigurent.... L'entrée en Galice est aussi marquée par des bornes jacquaires qui, très précisément, lancent le compte à rebours vers Santiago : 246,244 km, qui dit mieux ? Et un peu partout le long du chemin, des châtaigniers... qui inondent les chemins de leurs fruits que personne ici ne prend la peine de ramasser tant la production est abondante !

Entrée dans le village de La Gudina vers 16h00. Le temps de prendre une douche, direction ensuite le bien nommé Bar de Peregrinos. Dégustation de tapas comme il se doit, avec de succulents pimientos rellenos. La suite s'enchaîne : Internet à la bibliothèque, souper pèlerin au bar, dodo...

Lundi 3 novembre : Puebla de Sanabria -> Lubian

Puebla de Sanabria est une petite ville historique qui surplombe le Rio Tera. Des ruelles grimpent vers le château qui coiffe la colline. Aujourd'hui, une étape raisonnable de 30 km. Départ à 10h00, arrivée vers 17h30. Je marche d'un bon pas ce matin dans les plaines qui bordent la rivière. Au loin, des collines aux couleurs dorées de l'automne... mais partout, aujourd'hui, le bruit de la Nationale ou de l'autoroute qui donne une tonalité sourde à la marche.

La pluie arrive en début d'après-midi. Plus en altitude, la brume glaciale saupoudre de neige les sommets des collines. Ma marche, d'abord rapide le matin, prend ensuite un pas presque monacal, propice à la réflexion.

En Espagne, les bars sont une valeur sûre pour y faire des rencontres ou des découvertes intéressantes. Arrêt à celui de RequejoAngelica me sert un cafe con leche et m'invite à laisser un mot dans son livre d'or. Je réfléchis et y laisse un message d'espoir que les bars et les fontaines ne disparaissent pas... car quand le vin des bars et l'eau des fontaines ne coulent plus, c'est la mort annoncée des villages...

Deuxième halte sous la pluie au bar de Padornelo... Les bars espagnols ont ceci de particulier aussi qu'on y trouve parfois l'improbable... En prévision des mauvais jours, j'y achète... 2 paires de grosses chaussettes que le patron vient poser à côté de mon cafe con leche ! Quelques kilomètres plus loin, enfin, le chemin quitte le bitume et les 7 derniers kilomètres traversent des paysages et des chemins bordés d'arbres centenaires, splendides. Lubian n'est plus très loin...

Dimanche 2 novembre : Rionegro de Puente -> Puebla de Sanabria

8h00, le bar ouvre ses portes, je suis le premier client de la journée. Aujourd'hui mes jambes m'entraîneront sur 40 km jusqu'à Puebla de Sanabria où je retrouverai certainement Jean, Jean-Claude et Angel.

8h30, je démarre. C'est sûr, on monte vers le nord, il fait caillant et les paysages sont saupoudrés de givre... En sortant de Mombuey, j'ai du louper une flèche car je me retrouve à longer la Nationale N 525 plus loin que prévue mais un pont sous l'autoroute me permet de rejoindre le village de Valdemerilla. Les villages traversés sont minuscules et très différents, comme les paysages, des jours précédents. Le chemin traverse à présent de belles collines couvertes de genêts, de bruyères... et des forêts de châtaigniers dont certains doivent être pluricentenaires.

Je croise un local, un petit gros aux yeux rieurs qui s'adresse à moi en allemand. C'est la deuxième fois de la journée qu'on s'adresse à moi dans la langue de Goëthe. Il est étonné que je ne marche pas avec une canne ou un bâton. Pourquoi, je lui demande ? Contre les loups et les sangliers, pardi ! Les loups sont en effet nombreux dans la région de Zamora comme en témoignaient les photos du bar d'Asturianos montrant des chasseurs qui posaient fièrement à côté de loups... Morts évidemment ! Je lui réponds que je n'aime pas marcher avec des bâtons et qu'il me plairait beaucoup de croiser une bande de loups en chemin ! Échange de sourires... Quel bonheur de croiser des personnes qui respirent la joie de vivre. Plus loin, contraste, je croise un homme qui ressemble, en plus âgé, à l'antipathique hospitaliero brésilien de Salamanca vu une semaine auparavant. Pas un regard, pas un sourire, pas un mot... les yeux sont visiblement alourdis par la tristesse de la vie, de sa vie... Il y a longtemps que le sang ne semble plus couler dans son cœur, comme l'eau des fontaines qui ne jaillit plus dans les villages traversés aujourd'hui...

Samedi 1er novembre : Santa Croya de Tera -> Rionegro del Puente

Comme à son habitude, Angel est le premier parti. Le chemin passe par Santa Marta de Tera avant de bifurquer plein ouest. Jusqu'au barrage Rio Tera les paysages ne sont qu'une succession de plantations de peupliers, de champs de maïs... Le balisage est déficient à de nombreux endroits et je dois même faire marche arrière sur plusieurs centaines de mètres au km 08,1 de mon topo-guide.

Le barrage n'a pas la même saveur que celui traversé il y a deux jours, il fait gris dans le ciel et dans ma tête ! En chemin, Villar de Farfon est en vue, un tout petit village sans une âme dans les ruelles... Le soleil réapparaît finalement. Les paysages ressemblent aux landes et aux fagnes avec des graminées jaune ocre... sous le soleil de fin de journée. 17h30, après 5h30 de marche rapide, j'arrive à Rionegro del Puente.

L'Albergue, moderne, se trouve à l'entrée du village. Angel qui devait s'y arrêter a finalement continué et je me retrouve à partager l'auberge avec 3 français croisés quelques jours auparavant... Souper au bar Palacio où jeunes et moins jeunes du village se retrouvent dans une ambiance bruyante de match de foot Barcelone - Malaga !

Vendredi 31 octobre : Faramontanos de Tabara -> Santa Croya de Tera

Il fait froid ce matin dans la salle des fêtes communale. Le balisage du chemin est un peu bancal de sorte que mes pieds foulent finalement la Nationale sur 7 km jusque Tabara. Direction, le bar pour un petit-déjeuner à rallonge car il commence à pleuvoir. Vers midi, il est temps de redémarrer non sans s'être réapprovisionné de fromage du pays. En route, les chemins se profilent à perte de vue et à angles droit. Gauche... droite... gauche... droite... Il pleut de plus en plus fort, le poncho sera à nouveau de sortie. En chemin, les fameux "chênes torturés" au lieu-dit Bercianos... Étrange vision sous la pluie !

L'étape du jour, la Casa Anita à Santa Croya de Tera. J'y retrouve Angel, perdu de vue depuis quelques jours. Anita et Domingo ont voulu créer ce gîte après leur pension pour faire quelque chose d'utile et rencontrer les pèlerins. C'est ici que l'accueil est le plus chaleureux depuis mon départ de Séville. Les bouteilles de vin bio se suivent... Salade et truite escavèche, châtaignes cuites au feu de bois, feu appréciable pour sécher les vêtements imbibés d'eau. Une adresse à recommander à tous les pèlerins !

Jeudi 30 octobre : Granja de Moreruela -> Faramontanos de Tabaja

Petit détour ce matin par l'ancien monastère cistercien de Moreruela. L'endroit est calme, si ce n'est le vent qui agite les branches des grands arbres alentour. Au sommet des murailles, des nids de cigognes résistent aux bourrasques. Les nuages défilent à une vitesse telle qu'on dirait qu'ils se font la course. Ces ruines ont quelque chose de magique dans cette atmosphère particulière.

A quelques encablures de là, de grands chemins rectilignes défilent sous les pieds. Les éléments sont déchaînés comme s'ils se disputaient la primauté de leur présence. Qui gagnera ? Le vent agité ? Le soleil qui illumine de ses mille feux les paysages ? Ce combat durera toute la journée... Une journée de lumière et de couleurs : la brillance des vaguelettes sur le lac de barrage par le sentier muletier, les chênes illuminés sous le fond ocre et rouge de la terre, l'arc en ciel de fin de journée... Il faut bien peu de choses pour être simplement bien !


18h00, Granja de Moreruella. Continuer ou s'arrêter ici ? Petit arrêt préalable au bar. 18h30, la nuit tombe, comme un couperet, sans prévenir et décide. Le caballero (barman) dispose de la clé de la salle des fêtes du village dans l'arrière salle de laquelle se trouve quelques lits pliables à disposition des pèlerins. Au bar, le patron pris de cours par l'absence de son épouse ne peut proposer qu'un plato variado (queso, jamon, chorizo) accompagné d'un délicieux vino Tinto de Toro !

De retour à la salle des fêtes après le souper, les lumières sont allumées... Un léger stress m'envahit... Quelques dames attendent, assises sur des chaises. Par contraste, la vision est surréaliste avec les lits sur scène ! Éclats de rire généralisés, à en pleurer. Elles attendent leur professeur de chant et il n'est pas trop tard pour retirer les lits dans l'arrière salle. Le concert peut commencer !

Je ne suis pas déçu de ce que le chemin apporte comme imprévu lorsqu'on est ouvert aux rencontres et que l'on accepte les imprévus, confortables ou non, comme des choses "ainsi"... "Hay que coger lo que el Camino te da" (Il faut prendre ce que le Chemin te donne), comme me l'exprimait Angel...

Mercredi 29 octobre : Zamora -> Granja de Moreruela

Coucher tardif mais lever matinal à l'auberge... Il est 8h00 et il faut plier bagage avant 9h00. Dans l'auberge je papote quelques minutes avec une jeune russe parlant espagnol et qui s'intéresse à l'architecture. Elle a pu obtenir un visa de 3 semaines pour visiter l'Espagne. Je veux TOUT voir, me dit-elle ! Mignon ! ;-)

Après un petit-déjeuner dans une boulangerie, en route ! A la sortie de Zamora, point de flèches jaunes et des personnes me disent qu'il faut suivre... la N 630. Je peste... A Roales del Pan, Jean est assis à une table d'un bar-restaurant au bord de la route, coincé avec ses problèmes au genou. La décision est prise, nous irons en bus ou en taxi s'il le faut ! Il est 1h30, nous sommes à l'arrêt de bus. Les bus se suivent, se ressemblent... mais aucun ne va à Riego del Camino, contrairement aux informations données au bar. Mierd... ! Taxi, SVP ! Riego del Camino puis Granja de Moreruela est en vue, après quelques km de marche dans la campagne. 3 français, 1 allemand... Et Angel, avec qui nous passons comme il se doit une agréable soirée autour d'un bon repas et d'une bouteille de vin.

Mardi 28 octobre : Villanueva de Campean -> Zamora

Mon poncho sera de nouveau à portée de main ce matin. A peine parti, la pluie redouble d'intensité. Un pommier au bord du chemin offre un petit déjeuner providentiel que je n'ai pu prendre au bar, fermé à l'aube. Quelques km plus loin, un village, San Marcial, mais le Camino le contourne. Une matinée détestable de marche s'annonce sous ce temps... Le froid gagne du terrain et impose un crochet par le village. Yes ! Il y a un bar où trouver refuge et se réchauffer avec un carajillo, càd un café du patron amélioré d'alcool de raisin.

Le patron, un gars muy simpatico, propose ensuite une crème de Ojuro qu'il se réserve habituellement, une sorte de Bailey local faite de crème de raisin. Un délice ! La pluie cesse et il est temps de redémarrer. Les conditions météo s'améliorent et après 18 km de marche, Zamora est en vue. La ville, au bord du Rio Duero, est construite au-dessus d'une colline et est bordée de falaises calcaires dont la roche a du servir à construire les nombreuses églises gothiques et la Cathédrale. L'histoire raconte que les maures baptisèrent la ville "la bien enclose" d'où provient le nom de Zamora.

L'auberge est fermée lorsque nous arrivons et nos sacs à dos trouvent refuge dans l'église San Ciprioano à côté. Nous y sommes accueillis par une charmante dame en train d'apprendre patiemment le français avec la méthode Assimil. Ses yeux pétillent d'émotion de pouvoir parler avec trois francophones ! Ensuite, direction le centre de la ville pour reprendre de l'énergie dans un bar à l'enseigne "Tapas variadas"...

Lundi 27 octobre : Calzada de Valdunciel -> Villanueva de Campean

Au menu de la journée, 34 km de marche tout en contraste. D'abord 20 km sur les chemins de terre damés (damnés !) de la future autoroute ! Une marche d'enfer, ce n'est pas de la rigolade ! 12h15, arrivée à Cubo de la Tierra del Vino. Pic-nique tapas et olives sur la place du village, les doigts de pieds en éventail qui peuvent enfin respirer le grand air...

La météo est en train de montrer un autre visage. Au bar, des personnes annoncent de la pluie pour le lendemain. Le courage me manque mais il faut redémarrer pour finaliser l'étape de 12 km vers Villanueva de Campean. Après quelques km je rattrape Jean et Jean-Claude mais la pluie nous rattrape également.

Chemin faisant, nous croisons un berger accompagné de son troupeau de moutons et avec qui nous papotons. C'est ainsi que nous apprenons qu'il reçoit des subventions européennes qui lui permettent de préserver une race rustique, la Castillana, mais par amour des bêtes il possède également d'autres races non subventionnées dont le lait fait le fameux fromage de Zamora qu'il nous faudra goûter avec un petit Vino de Duero, por favor !

Nous traversons à présent des paysages de collines quelque peu différents des jours précédents et qui ressemblent à la Toscane. Nous arrivons trempés à l'albergue de los peregrinos récemment aménagée dans le village...

Dimanche 26 octobre : Salamanca -> Calzada de Valdunciel

Les lendemains de la veille sont parfois difficile à surmonter... Je rigole moins ce matin en me levant car je dois assumer quelques bières de trop que j'ai ingurgitées. Heureusement, la chambre ne doit être libérée qu'à midi et je peux donc me reposer la matinée... avant de me mettre en route, passé midi, pour une petite étape de seulement 15 km. De la rigolade...

En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, j'arrive à Calzada de Valdinciel. Et pour ne pas changer une valeur sure espagnole, je termine la soirée au bar pour manger des tapas, des boccarones et autres plaisirs gastronomiques. Plaisirs simples qui rythment mon chemin aujourd'hui...

Samedi 25 octobre : Une journée à Salamanca...

L'accueil au gîte des pèlerins par l'hospitaliero brésilien a été des plus glacial. Il a de quoi rivaliser avec un gardien de prison turc ou un douanier ouzbek. Un hospitaliero pour le moins... inhospitalier !

Aujourd'hui, une journée de repos à mi-parcours des 500 km imprimés dans les jambes. Avec Jean-Claude et Jean, il nous faut trouver un hôtel car le règlement de l'auberge est strict et sans appel avec le "bresiliero" : nous ne pouvons rester plus d'une journée à l'auberge des pèlerins... même s'il reste des lits. Et quand le gardien brésilien dit "no possible, es le règlement", c'est "no possible" !

Je n'ai pas la tête à courir aux quatre coins de la ville pour voir tous les monuments. Lessive, internet, crème glacée sur la Plaza Mayor rythment mon après-midi pour se terminer par une sieste jusqu'au coucher du soleil sur les bords du fleuve. La soirée se termine avec mes compagnons de chemin par un souper "cervezas y tapas" jusqu'aux petites heures du matin...

Vendredi 24 octobre : San Pedro de Rosado => Salamanca

Passé une colline, Salamanca est en vue, à quelques kilomètres, après avoir parcouru une vingtaine de km ce matin. Il est midi ou presque. Le soleil, le vent, le calme... et en contrebas, je distingue au loin, un chêne remarquable, probablement pluricentenaires. L'arbre et l'endroit ont quelque chose de fort, de magique même et je me plais à imaginer que des milliers de pèlerins ont du s'y reposer.

L'endroit est reposant et inspirant. Je passerai une partie de l'après-midi à écrire sous les frondaisons de l'arbre protecteur avant de redémarrer. Salamanca, d'abord comme un mirage, se rapproche petit à petit...

Jeudi 23 octobre : Fuenterroble de Salvatierra => San Pedro de Rozado

Après la pluie, le beau temps ! Ciel bleu pur ce matin, lavé par les ondées de la veille. 8h30, petit déjeuner "explosif". Jugez plutôt... Pour agrémenter nos "tartines", nous demandons à Don Blas s'il n'a pas de la marmelada. Que si, de mora, nous dit-il ! Il nous sort un bidon en plastique de 5 litres à moitié rempli de belle couleur rouge bordeau qu'il n'a pas le temps d'ouvrir, le capuchon explosant dans sa figure et l'immaculant, ainsi que le plafond de la cuisine, d'une giclée de mélasse liquide fermentée ! Si vous passez par là, levez les yeux dans la cuisine qui doit encore garder les traces de l'explosion...

Un vent de nord-est, piquant, souffle. Le soleil burine la peau. Le décor : des plaines "de savane" à perte de vue avec, au loin, des collines. Je marche d'un bon pas. Après trois heures de marche, un croisement. A droite, la piste pour les vélos. A gauche, le sentier pédestre qui grimpe. Au sommet de la colline, des éoliennes tournent leurs pales à l'infini face au vent en faisant un bruit de machine à laver. Et tout alentour, à 360 degrés, la meseta, à perte de vue...

L'après-midi, les kilomètres défilent rapidement... 15h30, le village de San Pedro de Rosado est en vue...

Mercredi 22 octobre : Calzada de Bejar => Fuenterroble de Salvatierra

Pluie du matin n'arrête pas le pèlerin. Mais à voir le ciel, la pluie est bien partie pour nous rincer toute la journée ! Toute la nuit et toute la journée, elle a sévit sur les vieilles montagnes qui commencent à barrer le paysage. Elle tombe, drue, et les bourrasques de vent froid de nord-est entravent la marche...

Si la pluie n'est pas propice à musarder, elle invite à discuter. Les pas se font pressant, le temps passe rapidement malgré le froid. Le village de Valdelacasa est en vue et nous nous réfugions de la pluie dans un bar après avoir "dévalisé" la tienda du village. La pluie tombe toujours, inexorablement, mais il nous faut repartir pour parcourir les 8 km restants pour arriver à l'Albergue de Fuenterroble de Salvatierra tenue par le Père Don Blas, bien connu sur la Via de la Plata pour son accueil chaleureux. Nous y sommes accueillis par Miguel, l'hospitalerio qui a la réputation, nous dit-il, d'être le plus accueillant du Camino. C'est pas lui qui l'a dit... mais il nous le dit quand même :-)

Je passe un temps devant l'âtre de la salle à manger à me réchauffer et faire sécher mes chaussures. Miguel nous accompagne au dortoir qui est tout aussi crû que les autres pièces de la maison. Le bar est le seul endroit chaleureux (mais enfumé) du village. C'est là que je termine la journée avec mes amis du chemin autour de quelques bières et vino tinto, agrémenté de Morcilla, une sorte de boudin noir au cumin.

Les étoiles brillent dans le ciel ce soir laissant présager une journée moins arrosée demain...

Mardi 21 octobre : Aldeanueva del Camino => La Calzada de Béjar

Aldenueva del Camino marque une transition . Elle se lit d'abord dans l'architecture des maisons qui prend un accent montagnard avec notamment des balcons en bois accrochés aux façades. Elle se lit également dans les paysages et la végétation. Place aux rivières, aux forêts de chênes pédonculés (?), aux frênes et autres châtaigniers... Et aux fabriques de meubles qui s'égrainent le long de la route. Autant de signes qui ne trompent pas. La délimitation est claire, nette et sans appel : on quitte définitivement l'Extremadure pour rentrer dans la Province de Salamanca (Castille - León).



Si les jours précédents, l'ambiance était au printemps, à présent l'automne impose ses plus belles couleurs. C'est une autre région, une autre végétation, d'autres paysages... Un autre monde qui s'offre aux pas du randonneur solitaire. L'hiver n'est pas loin, Les geais font des va et vient dans le ciel... ils sont gorgés de glands qu'ils iront cacher dans le sol en prévision des mauvais jours...



Il commence à pleuvoir... J'arrive juste avant le déluge au refuge privé Alba Soraya où je suis accueilli par Manuela et son mari. Dans la cheminée, le bois crépite déjà... Soirée papote avec Jean, Jean-Claude et Petra, arrosée d'une bouteille de vin au coin du feu... Alba Soraya, une adresse à retenir !

Chemin faisant...

Lubian, ce 3 novembre...

¡ Hola los amigos !

Pas facile de tenir un blog à jour quand internet ne se trouve pas a tous les coins de rue... Et puis, il y a un moment où tu ne "fais" plus le chemin... mais c'est le chemin qui te fait, je dirais même plus qui te "défait" et te "refait"... pour paraphraser Nicolas Bouvier dans "L'usage du Monde". Un moment où l'on n'est plus "sur" le chemin, mais "en" chemin. Aussi, j'interromps l'écriture du blog en chemin. Peut-être le reprendrais-je plus tard, après être arrivé à Santiago, ou à mon retour au pays...

Découvrez également le site internet de mon ami canadien Hans !

"Buen camino" à vous aussi !

Besos

Franck

Lundi 20 octobre : Galisteo => Aldeanueva del Camino

Ce matin, en me levant, si on m'avait dit que je marcherais près de 50 km, je ne l'aurais pas crû. D'autant plus que je me suis réveillé à l'heure où habituellement je me mettais en route...

Le problème de ce tronçon est le suivant : soit on fait une petite étape de 9,5 km jusqu'à Carcaboso puis, le jour suivant, une de 39,5 jusqu'à Aldenueva del Camino, soit on coupe l'étape en deux parties, d'une trentaine de km en faisant un détour par Oliva de Plasencia (12 km en plus A-R) ou en allant dormir à l'hôtel Asturias le long de la N630. Soit on fait les 50 km d'une traite... ce qui est normalement un peu "too much".

Je pars donc "tranquillo" ce matin, vers 9h00 avec l'idée de faire étape à Oliva de Plasencia avec Angel. 11h00, arrivée à Carcaboso, après 2 heures de marche dans des plaines agricoles, le long de routes heureusement peu fréquentées. J'ai le temps, je vais me prendre un café dans un bar le long de la route. Je dépose mon sac : un cafe con leche, por favor ! Ma présence ne passe pas inaperçue et j'entends que l'on parle de Camino, Santiago... Derrière le bar, un petit gros, la cinquantaine, visiblement le patron. A ses côtés, un jeune, la trentaine, svelte et souriant. Je deviens le centre des discussions du bar. J'entends le plus jeune dire qu'il a visité la Cathédrale de Santiago et qu'elle est "muy famoso", qu'il y a des pèlerins qui le font à pied.... Et l'enveloppé de répondre "No es possible, 10 km andando, no mas" (C'est pas possible, 10 km de marche, pas plus). Son acolyte lui demande d'où je viens et où je vais. Je lui réponds que je viens de Seville et qu'aujourd'hui je suis parti Galisteo et que je ferai étape à Oliva... Tu vois, dit-il au patron, il va à Oliva ! Et le patron de répondre "No es possible andando, tienne seguramente su coche..." (C'est pas possible, il a certainement sa voiture...). Je montre mon guide avec les étapes et le nombre de km que cela représente au plus jeune qui dit à son excité de patron "tu ves, hay etapas de 36 y 40 km" (tu vois, il y a des étapes de 36 et 40 km). Mais "monsieur qui sait tout mieux que les autres" doit avoir le dernier mot et n'en démord pas : no possible ! Si j'avais su ce matin que j'allais faire 50 km, je l'aurais fait mousser un peu plus !

Je redémarre d'un bon pas. Quelques kilomètres à la sortie du village, un oiseau granivore rouge avec des ailes sombres bigarrées se pose sur une clôture. Un inconnu pour moi. J'envoie un SMS à mon ami ornithologue JYP. La réponse arrivera en soirée "Si très petit, prob. Amandava amandava, un bengali d'Inde introduit là. Si gris avec bandeau rouge, un Astrild du Senegal". Vérification faite, il s'agit bien de Amandava amandava !

Pendant une dizaine de km, le chemin, bordé de murets de pierres, traversera à nouveau des chênaies très lâches pour arriver au carrefour "Venta Quemada". Ici, un choix s'impose à moi, partir à droite sur 6 km pour rejoindre Oliva, mon objectif de départ. Mais cette vision me déprime : une route, encore une, de bitume ! Je me décide à continuer avec l'objectif de bivouaquer s'il le faut autour des ruines de Capara situées à 7 km, pour autant que je trouve un coin à l'abri de la pluie (le ciel est menaçant) et un coin d'eau claire pour me laver. Sinon, je peux toujours rejoindre l'hôtel Asturias, à 2 km du chemin.

J'avance... Tout en marchant, je pense aux scolopendres et aux araignées que je pourrais rencontrer si je bivouaque. Et que vois-je traverser le chemin devant mes pieds, comme un signe pour me dire "attention", une araignée très particulière que je rêvais de voir depuis des années : Eresus niger de son nom latin. Elle est rigolote. On dirait un footballeur avec son t-shirt noir, son short rouge et ses chaussettes zébrées. Elle fait une pause et se laisse photographier, génial ! Peu après " Grou... Grou...", des grues cendrées, une vingtaine, tournoient dans le ciel. Je suis heureux d'avoir continué mon chemin et j'avance ragaillardi de ces observations.

A l'horizon, les ruines de Capara. Le Camino passe sous l'arche. Visite rapide des ruines. Des randonneurs se reposent, deux espagnols et un couple d'australiens - Frida et Carl - attendant la navette de 16h00 qui les conduira à l'hôtel Asturias et qui, demain matin, les déposera sur le chemin. Un moment l'idée de faire de même me séduit... et puis rapidement me révulse. Je n'ai pas envie de poser mes pieds dans une voiture ! Je redémarre, on verra bien où mes pas me mèneront...

Le ciel est en train de changer et mon intention à présent est de trouver un coin pour bivouaquer à l'abri de la pluie et si possible à proximité d'un point d'eau. C'est beaucoup demander pour l'Extremadure, je sais... Et c'est ainsi que finalement je me retrouve, en fin de journée, vers 20h00, aprés 11 heures et 50 km de marche à Aldeanueva del Camino. J'y retrouve Hans fatigué par ses deux dernières étapes de 40 km. Il y a aussi deux français, Jean et Jean-Claude, et Petra, une jeune allemande de Fribourg. J'ai faim, je les retrouve au bar Casa Sebas pour le meilleur Menu del Dia depuis Seville...

Dimanche 19 octobre : Cañaveral => Galisteo

L'étape du jour, 30 km à tout casser, devrait être une formalité depuis que mes pieds ont retrouvé leurs vieilles chaussures. Tout au plus me reste-t-il une vieille cloche (ampoule, pour les francais :-)) qui me cause quelques petits soucis et qu'il me faut soigner. La technologie des "second skin" (secondes peaux) vient à la rescousse des pieds à réparer : si les cyclistes ont leurs rustines, les randonneurs ont leur "Compeed" !

Les paysages sont en train de changer lentement. Un important dénivelé, à la sortie du village, permet d'accéder à une colline boisée de pins et peuplée de bruants tout aussi fous que les pèlerins la gravissant. Ensuite, le paysage se fait de plus en plus vallonné, planté de chênes verts (?) et chênes liège.

Je me sens enfin bien dans mes pieds et dans ma tête et je me surprends à siffloter la musique de la série de films Indiana Jones que j'associe à un sentiment de bonne santé physique et mentale ;-)

L'ambiance est à nouveau étonnamment printanière avec le chant des lulus, des proyers, des huppes... mais un vol d'une vingtaine d'oies cendrées et d'un groupe de pigeons ramiers - des miraculés qui ont échappé au tir des chasseurs pyrénéens - me rappellent que la migration automnale est entamée. Je ne regrette pas d'avoir pris ma paire de jumelles; aujourd'hui encore, c'est un balai de rapaces, des vautours fauves et moines, des milans royaux, des faucons crécerelles et un aigle botté.

Par moment, le chemin est ponctué de "hitos" (bornes pour guider le pèlerin), parfois elles sont doublées de marques vertes pour signaler qu'il s'agit de l'ancien chemin romain, Via Romana. Or, comme me le fait remarquer Angel, historien de formation, ces chemins empruntent souvent des dénivelés importants, plus élevés que les 6% de pente que le chars romains pouvaient emprunter. Qui plus est, après 2000 ans de pluie, de vent... il est difficile voire impossible de dire avec précision où elle passait. Il semble donc qu'actuellement la Via romana soit plus un argument touristique qu'une réalité physique.



L'arrivée à Galisteo se marque de manière tranchée dans le paysage par des prairies verdoyantes qu'on à peine à imaginer ici. La révolution verte semble un succès ici, succès très relatif lorsqu'on sait que la région entière pompe son eau pour l'irrigation dans le Rio Jerte.